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Lectures
François Weyergans, Trois jours chez ma mère
 J’ai fini le dernier Weyergans, qui je trouve n’a pas tenu toutes les promesse faites par le flamboyant bandeau rouge « prix Goncourt », signe de la plus haute distinction en matière de littérature française contemporaine quoi qu’en pensent ou disent certains. Même si sur la fin c’est vrai je n’ai pas été loin de verser une petite larme, mais je suis particulièrement émotive, puisqu’enfin on en arrive à la mère, présente en filigrane durant tout le livre, et qu’on y vient dans de bien tristes circonstances, je me suis demandé au fil des pages ce qui avait bien pu séduire les membres du jury à ce point. D’ailleurs, il faut que je pense à prendre connaissance un de ces jours de ces fameux membres, je ne connais que Bernard Pivot, le dernier venu et François Nourrissier, qui n’est même pas le doyen je parie tellement l’âge doit être un critère d’admission particulièrement important. J’imagine que ce ne doit pas être un boulot à temps plein, lire des romans ; d’ailleurs, les critiques littéraires n’ont-ils qu’une seule activité ? Lire des romans serait considéré comme une activité professionnelle reconnue alors qu’écrire, pas vraiment. C’est un drôle de paradoxe. J’ai aperçu Weyergans à l’émission de Guillaume Durand sur France 2 vendredi dernier. Il m’avait l’air d’être un type tout à fait sensé, mais un peu mal dans sa peau. J’ai eu du mal à l’imaginer en train de sauter (sur) toutes les femmes à sa portée. Il ne faut pas se fier aux apparences c’est sûr, mais n’empêche. Ce petit homme malingre, sans cheveux, qui se cache timidement derrière de grosses lunettes arriverait à toutes les faire tomber, et encore, même pas toutes, mais les plus désirables, celles qu’il choisit. Cela m’impressionne beaucoup, non pas de savoir qu’il arrive à faire craquer tant de femmes, mais de savoir que certaines femmes ne succombent pas forcément aux biceps d’acier, j’étais très loin de penser qu’il en existait autant que cela. Ou peut-être tout simplement que Weyergans a comme beaucoup d’hommes besoin de flatter son ego en s’inventant mille et unes conquêtes, en en rajoutant comme quand au marché on vous offre le troisième pour deux produits achetés. Je ne sais pas s’il en a rajouté, mais après tout qu’importe. Il peut bien s’inventer les plus belles, les plus intenses, les plus passionnées des histoires avec les plus sensuelles des femmes s’il veut. Il n’est pas censé écrire son autobiographie. Qu’a-t-il voulu faire ? Parler de sa relation à l’écriture, aux femmes, à sa mère ; montrer comment la multiplication de ses conquêtes lui apporte de l’eau au moulin de sa plume tout en l’empêchant d’écrire (écrire nécessite quand même un minimum de concentration et de renoncement aux plaisirs de la chair, ne serait-ce que pour une question bassement matérielle de temps), comment la pression de sa mère pour accroître sa productivité le bloquait, et comment en le bloquant sa mère a accrû sa productivité puisqu’il en est ressorti un roman. Enfin ça c’est ce que d’aucun, dont je fais partie, croit avoir compris du roman. Et je ne parle même pas du procédé de la mise en abyme qui donne de la profondeur au propos comme un écho à la profondeur de la difficulté d’écrire un livre. Enfin là je m’avance peut-être. "Je vais aller dormir. Je me fais toujours une joie de m'endormir. C'est le moment où j'ia le plus d'idées. J'en ai plein, les plus belles qui soient, je les accueille et les entoure de prévenances, d'autant plus que je sais que je ne pourrai pas les utiliser. Il m'est imposible, hélas, d'écrire et dormir en même temps. Je m'endors donc en me trouvant génial et je me réveillerai en trouvant que ma vie est horrible, deux jugements très exagérés." "Vais-je aussi mal que je le prétends ? Rien n'est moins sûr. Je suis heureux d'être qui je suis et j'aime la vie que je mène. Personne ne mesure cette chance qu'il a d'être qui il est. Etre soudainement changé en quelqu'un d'autre, ce serait horrible. Je préfère l'enfer à la réincarnation."
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Nina Bouraoui, Mes mauvaises pensées

Lire un livre de Nina Bouraoui n'est pas une distraction mais une expérience. Son écriture introspective nous amène secrètement à explorer nos propres rapports au réel d'une manière saisissante. Il y a l'Amie, la Chanteuse, Diane de Zurich que l'on connaissait déjà, le père, la mère, la soeur, les grands-parents, et surtout la France et l'Algérie en toile de fond du déchirement de ceux qui sont des deux, sans être réellement ni de l'une ou de l'autre. N'était-ce d'ailleurs pas le même pays à une époque pas si lointaine ? La psy n'est que la destinataire des mauvaises pensées, fruits du manque d'amour et de l'indifférence dont nous souffrons tous à différents degrés. L'amour et l'écriture arrivent si bien à reconstruire l'enfance perdue et celle où elle s'est perdue, dans ces mauvaises pensées justement. C'est peut-être moi, le fait d'avoir eu un parcours un peu similaire (vie à l'étranger, la meilleure amie désirée dans les premières années de l'adolesence, une famille de marbre) mais ce livre m'a beaucoup touchée, plus que n'importe lequel depuis bien longtemps. "Il est si difficile de mesurer l'amour des gens, il est si difficile de percer les secrets. Il y a des amours invisibles comme il y a des livres qui ne s'écriront jamais ; je crois que c'est cette chose qui nous arrive dans notre famille, il y a une idée de l'amour, là, pendant le déjeuner, mais il manque une force d'amour qui nous ferait nous embrasser, nous serrer dans les bras, nous faire dire : " Je vous aime, vous m'avez manqué ", ce qui voudrait dire aussi :" j'ai mis tant d'années à revenir vers vous, et vous avez mis tant d'année à me dire que vous m'aimiez. "" "Je sais que ma vie est d'un trait, mes émotions ne changent pas selon mon âge, et quand je regarde ma soeur qui fume sur le balcon de notre appartement, je sais qu'elle est triste d'avoir bientôt dix-huit ans, qu'elle attendait ce moment depuis si longtemps et que ce moment n'est rien, que la vie se tient sur une ligne, et qu'il n'y a pas d'âge, qu'il n'y a que des ruptures ou des silences, que tout se répète, qu'il y a quelque chose d'infini dans la vie, qu'on ne peut capturer."
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David Lodge
Changement de décor, Un tout petit monde, Jeu de société 
1270 pages de bonheur extrême par tant de finesse de description et d'analyse féroce de notre société à travers le microcosme du milieu universitaire, confirmant que l'humour anglais est bien le plus décapant qui soit. David Lodge connaît bien ce milieu puisqu'il a été professeur d'université avant de se consacrer exclusivement à l'écriture, et il aurait inventé selon Umberto Eco, le « picaresque académique », on n'aurait pas pu trouver mieux. Tout s'y passe dans la confrontation des points de vue, entre un universitaire anglais et un autre américain, entre la recherche de l'amour et les luttes de pouvoir, entre le monde universitaire et celui de l'entreprise. Dans le premier opus, un passage m'a particulièrement fait sourire. L'auteur y évoque un jeu perverse, dont on peut imaginer le succès dans ce milieu ou dans une autre micro-société de gens surcultivés. Le principe en est le suivant : un joueur cite un titre de livre qu'il n'a jamais lu, mais qu'il pense qu'un maximum des autres joueurs a lu. Il marque un point à chaque fois qu'un des autres joueurs reconnaît l'avoir lu, le but étant bien entendu de marquer le plus de points possible. Pour gagner il s'agit de mettre en avant son ignorance, de s'humilier devant les autres, d'où le nom de ce jeu, « humiliation ». Dans le dernier, voici une description de Rummidge (Birmingham) qui donne le ton de cette trilogie : « A cette époque de l'année, on avait beaucoup de peine à imaginer comment des êtres humains avaient réussi à s'implanter et à se multiplier dans un tel lieu glacé, humide et gris. Seul le travail pouvait apporter une explication. C'est pour cela que les gens venaient ici et qu'ils y restaient. Le sort des chômeurs était donc d'autant plus sinistre à Rummidge et dans les environs que ces pauvres gens étaient condamnés à être oisifs dans un endroit où il n'y avait rien d'autre à faire que de travailler. »
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Serge Joncour, L'Idole
 Le narrateur se réveille un jour et réalise en descendant dans la rue qu'il est reconnu de tous. Il ne sait pas pourquoi, il ne sait pas comment, et cherche à savoir sans vraiment y parvenir. Le postulat de départ semble absurde, mais on ne peut s'empêcher rapidement de penser à ces "stars" jetables et interchangeables sorties des émissions de télé-réalité. Pourquoi est-il connu ? Tout simplement parce que quelqu'un, qui ne conduit pas lui-même sa voiture, en a décidé ainsi. A la fin du livre, tout revient dans l'ordre puisqu'on devient connu aussi facilement et rapidement qu'on retourne à l'anonymat. Ce conte moderne explore les sentiments et surtout les faiblesses d'un être lambda confronté du jour au lendemain à la célébrité, et ne manque pas au passage d'égratigner le public, qui généralement pense que l'on doit lui être redevable à l'envi. "De jour en jour je m'émerveillais des avantages qu'il y avait à être à ce point ccélèbre, cela m'ouvrait une préséance, une irradiation qui m'allaient comme un gant, et comblaient prodigieusement ce manque de personnalité qui me lésait depuis toujours. En faisant de moi quelqu'un de célèbre le sort m'attribuait mieux qu'un don, une sorte de réparation, un dédommagement pour toutes ces années passées à n'être que moi. Voilà qui me conférait une vraie valeur, sans que je sache trop laquelle, un peu à la manière de ces tableaux dont on ne saurait dire le prix, mais dont on sent bien qu'on ne pourra jamais se les payer."
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Ann Scott, Héroïne
 D’abord je me suis posée la question : fallait-il une suite à Superstars ? Cette question, je me la suis posée le temps des premières pages et j’ai pu très vite en faire abstraction tant je me suis laissée prendre par le récit (même si j’ai été un peu déstablisée au début par le choix de la deuxième personne du singulier). Tout est dans le titre, l’histoire d’une passion dévorante qui vous torture l’esprit, dont l’écriture arrive étonnamment à suivre les méandres, qui vous torture le corps aussi, jusqu’à vous rendre malade. Mais comment vivre sans ? Mais comment vivre tout court ? Si on pouvait penser le sujet épuisé, force est de constater que non, pas comme ça, pas de cette manière si sensible et réelle, qui m'a fait dévorer le livre en quelques heures à peine. Alors fallait-il vraiment une suite à Superstars ? Cette suite-là, sans aucun doute. "C'est comme si ta vie tout entière défilait sur la musique. Tout ce que tu as pu regarder, entendre, goûter, toucher, les lieux, les gens, les époques, et jamais elle n'a été là pour le partager. Tu vois toutes les fois où tu y as cru, où tu l'as attendue, chaque fois si près du but. Tu la vois marcher, parler, rire, plein de gens l'entourent, et tu n'es pas dans le tableau. Elle vit sans toi. Tu n'existes pas. Tu voulais être tout pour elle et tu n'es rien."
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James Ellroy, Le Dahlia Noir
 On m’avait fortement recommandé de commencer par un classique pour accrocher au genre que je ne connais guère. Ce pavé (500 pages, mais aucune en trop) est une pure merveille, de psychologie, d’horreur, d’intensité, de souffrance humaine, bref de tout ce qui fait le polar par excellence. Comme quoi, on peut être bourrin dans le cinéma et profond en littérature policière, un autre paradoxe américain sans doute (quoique l’adaptation de L.A. Confidential était plutôt réussie, si mes souvenirs sont bons). D’ailleurs, sitôt refermé, je me suis demandé pourquoi personne n’avait jamais songé à une adaptation cinématographique, et voilà justement que j’apprends par les Inrocks que Brian de Palma est sur le projet. Pourvu qu’il n’en fasse pas un truc insipide à la Femme fatale. "Vivante, je ne l'ai jamais connue, des choses de sa vie je n'ai rien partagé. Elle n'existe pour moi qu'au travers des autres, tant sa mort suscita de réactions transparaissant dans le moindre de leurs actes. En remontant dans le passé, ne cherchant que les faits, je l'ai reconstruite, petite fille triste et putain, au mieux quelqu'un-qui-aurait-pu-être, étiquette qui pourrait tout autant s'appliquer à moi. J'aurais souhaité pouvoir lui accorder une fin anonyme, la reléguer aux quelques mots laconiques du rapport final d'un inspecteur de la Criminelle, avec copie carbone pour le bureau du coroner, et quelques formulaires supplémentaires avant qu'on ne l'emmène à la fosse commune. La seule chose qui ne cadrait pas avec ce souhait, c'était qu'elle n'aurait pas voulu qu'il en fût ainsi. Malgré la brutalité des faits, elle aurait désiré que tout en fût connu."
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Eric-Emmanuel Schmitt, Oscar et la dame rose
 Ce petit livre (100 pages) m’a été conseillé par mes collègues. Il se présente sous la forme d’une série de lettres écrites à Dieu par un petit garçon leucémique dont la mort est imminente. Avant de commencer, on se dit qu’on ne va pas forcément passer un moment très fun, parce que tout comme Titanic, on en connaît dès le début la fin tragique. Bien sûr, on se trompe. On pourrait trouver ça mièvre et naïf - et je dois bien l’avouer, c’est le sentiment qui a dominé au tout début. Il est si dur en effet de se débarrasser de ce regard d’adulte trop encombrant quand il s’agit de parler de la mort sobrement et simplement. Si dur finalement de ressembler à la dame rose. Car ce n’est pas tellement Oscar (qui, au passage, écrit un peu trop bien pour un garçon de 10 ans) qui donne toute sa dimension à l’histoire, mais plutôt elle, la dame rose : elle s’invente un passé de catcheuse qui lui sert de point de référence pour expliquer la vie au petit garçon, le pousse à avouer son amour à Peggy Blue et à reconsidérer le cas de ses parents (qui représentent ce que nous sommes tous face à la mort d’un proche, démunis), et surtout imagine un savant calcul du temps pour lui faire vivre sa vie jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à environ 100 ans. Parce qu’un garçon de 10 ans, forcément, ça ne voit pas le monde de la même façon. Le thème de la mort est rarement traité avec fantaisie et poésie, et ce livre permet d’apprivoiser la mort mais en fin de compte aussi la vie. De là à dire que j’ai versé une petite larme à la fin…
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Arnauld Pontier, La treizième cible
 « Pour A., Ce roman tragique où le choix (l’un des 4 choix) est laissé à votre libre interprétation… Arnauld Pontier, 21/10/04. » Je m’étais dit, je l’avais écrit ici, que j’allais le relire. C’est fait. En parler ici me met une légère pression car je sais que l’auteur veille. Bon, d’un côté c’est intéressant : je le lis, il me lit : on sait pourquoi internet a le mérite d’exister. Je me lance. La première partie relate l’enfance du héros au Viêtnam et la seconde, son adolescence en Algérie. J’avoue que la première, à part quelques passages très réussis où perce le désespoir d'un enfant qui grandit sans amour, m’a laissée un peu indifférente ; j’ai eu du mal à accrocher à cette histoire lointaine de colonisation et de relation père-fils à vomir. Mais justement, si c’est à vomir, c’est sans doute que le pari est réussi. J'y ai vu un livre de rapports de force : entre le père et le fils, entre le fils et ses camarades autochtones, entre les occupants et les colonisés, entre les hommes et les femmes aussi, un peu. D’ailleurs les femmes, soumises ou assassinées, en sont presque absentes (ceci expliquant peut-être cela), ce qui a beaucoup changé de mes dernières lectures. A la première partie succède une seconde forcément plus intéressante puisque l’âge du héros l’autorise à faire des choix, et son bouillonnement intérieur grandissant au fil des pages nous mène inéluctablement à la crise finale. Je n’ai vu immédiatement se dessiner que 3 choix, et en y réfléchissant à deux fois (la dédicace dit bien 4), je me suis dit que rater volontairement sa cible pouvait également permettre de se libérer. C'est mon choix. ""Je n'ai jamais pleuré devant personne, m'avoua-t-il entre deux quintes, tu te rends compte ? Devant personne, mon ami..." Alors je pleurai aussi. Toute ma rage pleurait. Mon amitié pleurait. Cette douleur - ma vie-, sur laquelle j'allais devoir bâtir mon avenir, pleurait. Le manque d'amour est impuissant à consoler ; c'est une austérité dont on ne tire aucun privilège, comme un poing fermé sur le silence. J'exécrais mon enfance ; le coeur me montait au bord des lèvres. " Moi aussi, dis-je, je pleure ainsi pour la première fois." Mais sans doute aurais-je dû dire : "Moi aussi, je vomis", car je ne pus retenir le flot acide qui monta dans ma gorge pour s'en aller souiller mes draps."
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David Lodge, Pensées secrètes
 David Lodge par-ci, David Lodge par-là, il devenait urgent que je comprenne pourquoi cet auteur faisait tant l’unanimité. J’ai moins choisi celui-ci pour le résumé fade en quatrième de couverture que pour les critiques laissant présager un programme bigrement alléchant : la promesse d’un roman de la séduction à l’ « humour corrosif ». Même si le tout début a été un peu fastidieux (un monde d’universitaires, une province anglaise pluvieuse), j’ai vraiment été bluffée par le travail de Lodge. Il explore la conscience des deux personnages principaux, par l’intermédiaire du dictaphone pour l’un, et par le journal intime pour l’autre, en alternance avec des chapitres où le narrateur reste extérieur (à focalisation externe chez Genette, si mes souvenirs de fac sont bons). On est très vite à l’aise avec cette construction, et passer d’un chapitre à l’autre s’avère être une expérience délicieuse : on découvre les mécanismes de la pensée de chacun, leurs points de vue différents sur un même événement. A mesure que l’entreprise de séduction grandit entre les deux personnages, elle grandit aussi entre le bouquin et le lecteur, et les 457 pages sont plus rapidement avalées que prévu. L’important travail préalable de recherches documentaires rendu nécessaire par le personnage masculin, qui est un spécialiste des sciences cognitives, rend passionnant l’échange de fond entre LE scientifique et LA littéraire. Dans un livre comme celui-là, un cliché peut passer inaperçu. "Le sommeil est un bonheur, mais hélas un bonheur que par définition on ne peut savourer. Il y a peut-être un instant de langueur délicieuse où on se sent décrocher, comme lors d'une anesthésie, mais ensuite on ne reprend conscience que pour savoir que c'est fini, qu'on est réveillé, probablement aux petites heures de la nuit, en proie à des tourments et à des regrets plus accablants que jamais, et il est impossible de se rappeler comment c'était de ne pas les éprouver." "Le carême ! Quel bouquet composite de sensations et de souvenirs oubliés ce mot évoque pour moi ! Le jeûne et l'abstinence du mercredi des Cendres, la trace noire des cendres appliquées à l'école sur le front des petites filles et des enseignantes, et pieusement gardée toute la journée... Le "renoncement" aux bonbons et au sucre dans le thé... La joie de s'empiffrer de chocolats le dimanche de Pâques... Les sacrifices engendrent des plaisirs que beaucoup d'enfants ne connaîtront jamais." "- Il y a une vieille blague que ressortent presque tous les livres sur la conscience, l'histoire de deux psychologues behavioristes qui font l'amour, et après l'un dit à l'autre : "Pour toi, c'était bien, comment c'était pour moi ?" La vieille blague était inconnue d'Helen et la fait rire. -Ca résume le problème que pose la conscience, poursuit Ralph. Par quel moyen rendre compte objectivement, à la troisième personne, d'un phénomène subjectif vécu à la première personne. -Ah ! mais c'est ce que font les romanciers depuis deux cents ans, réplique Helen d'un ton dégagé."
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Et j'en oublie
Virginie Despentes, Bye bye Blondie
Cela faisait plus de 6 mois qu'il traînait quelque part sur l'étagère des bouquins à lire. Je l'ai gardé sous le coude sachant parfaitement que de toute façon ce livre n'allait pas m'offrir qu'une histoire de plus. Les belles histoires, si elles offrent un grand moment, requièrent qu'on attende le bon. Et il y a plus de 6 mois ce n'était pas le bon. Gloria vs Eric : émotion.
"Entendre son prénom lui est déjà pénible. Et elle sait, d'expérience, que les premiers jours ne seront pas les plus douloureux. Les plus intenses, les plus spectaculaires, sûrement... Mais le pire ne viendra qu'ensuite, quand la douleur brutale d'être arrachée à une histoire se sera adoucie, laissant place à cette sensation de manque, familière, cette conscience lucide et insupportable de ce qui est irrémédiablement perdu, emporté... Elle se répète : "change de tactique, ma fille, cesse de souffrir, tu n'es pas obligée de ramasser autant". Mais rien n'y fait. Il y a des gens qui se torturent mieux que d'autres. Dans cette catégorie, au moins, elle se sent championne absolue."
Eliane Girard, Mais qui va garder le chat ?
Il y a des questions qui finissent par nous turlupiner, même celles qui, quand on avait 20 ans, nous semblaient totalement inattendues. Dix ans plus tard, pour mon 30ème anniversaire justement, voilà qu'on m'offre ce livre où deux filles se rencontrent, s'aiment et se posent la question d'avoir un enfant. Cécile vs Fanny : interrogation.
"La première avait été folklo. On ne peut pas dire que Gilles, Fanny et moi ayons été très à l'aise. On s'était donné rendez-vous à la maison après de savants calculs pour trouver la date optimum. Gilles est arrivé à l'heure. Il avait bu un petit coup, dans le bistrot en bas pour se donner du courage. On en a bu un deuxième tous ensemble pour nous désinhiber un peu. Cette situation dont on avait longuement parlé nous paraissait tout à coup incongrue. Se donner rendez-vous pour concevoir un enfant avait un côté à la fois grave et surréaliste."
Philip Roth, La bête qui meurt
Lisant trop peu de littérature étrangère à mon goût, j'ai décidé dorénavant de pallier cette insuffisance dès que l'occasion m'en sera donnée. J'ai été bien inspirée de commencer par le désir, le vieillissement et la mort. David vs Consuela : obsession.
"Le manque n'a jamais disparu, même quand elle était à moi. L'émotion première, je te l'ai dit, c'était ce manque. Ca l'est toujours. Ce manque qui me réduisait à la mendicité amoureuse ne trouvait pas de répit. Je l'éprouvais en sa présence, je l'éprouvais loin d'elle."
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